Nous vivons dans une société dont la diversité nous fait parfois tourner la tête. Comment les chrétiens peuvent-ils vivre dans une société dont le pluralisme ne touche pas seulement les opinions politiques, mais aussi religieuses, ainsi que les convictions éthiques ? Les chrétiens doivent naviguer dans ce monde pluriel, en cherchant à la fois le bien commun et en proclamant la grâce de Christ. Face à des positions qui peuvent parfois être très opposées à leur foi, les chrétiens doivent-ils tout accepter ? Comment œuvrer pour le bien commun dans une société si certains défendent des vues morales et sociales difficilement compatibles avec la foi ? Dans cet article, je veux proposer plusieurs guides ou « principes » qui nous aident à chercher le bien d’une société pluraliste.
Une vision chrétienne du pluralisme
Les chrétiens peuvent tout d’abord se positionner par rapport au pluralisme social en y réfléchissant de manière théologique. Nous pouvons nous inspirer de la théologie de la création et proposer cinq principes d’un pluralisme « chrétien ».
Le premier principe est celui de l’organisation créationnelle de la réalité en sphères distinctes. Les quatre domaines les plus essentiels sont : la famille, l’éducation, l’organisation sociale (à tort souvent résumée à l’État) et l’appartenance religieuse. Chacune de ces sphères fonctionne selon ses propres principes et objectifs : on ne fait pas de la psychologie comme on fait de la plomberie. Le rôle de l’État n’est pas celui des religions, pas plus que le but de l’éducation n’est identique à celui des religions. En même temps, chaque sphère est plus ou moins liée aux autres. Si la religion n’est pas l’État, les deux sphères sont en relation. Il n’est donc pas ici question d’une autonomie au sens de séparation radicale, comme dans une certaine version de la laïcité française.
Le deuxième principe est que l’Évangile implique une attitude pacifique à l’égard de tous, selon l’exhortation paulinienne en Romains 12.18. Cette recherche de paix avec tous conduit les citoyens qui partagent la confession chrétienne à rechercher activement le bien, la paix et les expressions bibliques de la justice, en commençant avec les plus pauvres et les plus faibles.
Le troisième principe est que toute foi doit être adoptée de manière libre et ne peut ainsi jamais être imposée par une communauté religieuse ou par un organe politique. Ceci limite donc les contraintes qu’une religion d’État pourrait imposer sur ses citoyens, que ce soit pour des raisons religieuses, mais aussi historiques ou culturelles. Ce pluralisme maintient que la condition spirituelle d’une personne est plus importante que le positionnement religieux de l’État. Il est plus important que les personnes soient convaincues de leur foi que l’État ne reconnaisse officiellement la foi chrétienne.
Le quatrième principe insiste sur l’indépendance de l’Église par rapport à l’État. Ce principe est délicat à maintenir. L’État n’est pas le seul à être tenté de contrevenir à cette autonomie. L’Église aussi a été tentée par une ingérence qui l’a parfois conduite à trahir la nature même de sa foi. L’une des implications est que, même d’un point de vue chrétien, aucune nation ne peut jamais être qualifiée de « chrétienne » au sens où elle incarnerait l’essence de la foi chrétienne. Elle peut cependant s’identifier à des principes éthiques et à une histoire fondée et héritée de la foi chrétienne[1].
Le cinquième principe est que l’autorité de l’État est soumise à des limites divines. Ce principe est une conséquence du premier. En effet, si la réalité créationnelle est fondée sur l’acte divin, cela signifie que le Dieu créateur a posé des limites à chaque sphère. L’État, qui est après la famille la deuxième réalité sociale la plus essentielle au fonctionnement social, ne peut franchir ces limites. Tracer ces limites se révèle possible lorsque l’État est maintenu dans un rôle de service de l’ordre public (1 Tim 2.2), de préservation de la justice (Rm 13.3-4), et de l’encouragement au bien commun (Rm 13.3).
Mise en pratique du « pluralisme chrétien »
Reste à tracer quelques contours d’une pratique chrétienne du pluralisme. Quelles sont les implications pratiques de la vie chrétienne dans une société pluraliste ? La première pratique est l’ouverture aux divers apports confessionnels (bouddhisme, islam, athéisme). Ce pluralisme chrétien part du principe que la bonté commune de Dieu a laissé des marques dans toutes les manifestations culturelles et religieuses. Il est donc important de rechercher la voix de toutes les confessions dans la recherche du bien commun. Ceci peut inclure l’émergence de partis politiques confessionnels mais aussi inter-confessionnels ou a-confessionnels.
La deuxième pratique vise à cultiver la participation au « débat » public. Dans une société réellement pluraliste, tout discours visant le bien commun pourra être entendu sans qu’il soit amputé de son fondement, ou de son vocabulaire, religieux. Il ne sera pas obligatoire que des propositions visant le bien commun soient formulées dans un langage « universellement accessible » soi-disant « neutre ». Le discours explicitement religieux ne sera donc pas marginalisé ou étouffé. Les chrétiens pourront faire entendre une voix distincte, tout en acceptant que leur voisin musulman ou anti-chrétien fasse de même.
La troisième pratique est une coopération entre l’État et les confessions religieuses (incluant athées), que ce soit dans les domaines de l’éducation, de la santé, ou des services sociaux comme l’accompagnement à la sortie de prison. Une telle pratique enlèverait à l’État son monopole de régulation de ces activités. En contrepartie cela dynamiserait la vie sociale en valorisant les identités religieuses des citoyens.
La quatrième implication pratique est que les chrétiens participent activement au bien commun à travers les obligations minimales de la citoyenneté comme le respect des lois légitimes, le paiement des impôts, et plus important encore, la démonstration des vertus chrétiennes dans la vie privée comme publique.
La cinquième pratique est plus délicate. Les chrétiens devraient être des exemples de sain équilibre entre le droit à la liberté d’expression et le devoir de respect. La liberté de s’opposer aux convictions des autres ne devrait pas compromettre la vocation sociale au bien commun, qui est une réalité créationnelle. Nous devons parfois choisir de ne pas dire ce que nous pensons parce que nous avons d’abord en vue le bien de tous.
Il reste, sixièmement, à parler du témoignage chrétien. L’évangélisation, toutes ses formes, dans les limites posées par la double loi de l’amour qu’est l’amour de Dieu et du prochain, est légitime. Même un témoignage de rue est possible dans une société réellement pluraliste. La question est de savoir discerner, avec sagesse, ce qui est le plus approprié et pertinent. Il est aussi important de comprendre ce qui pourrait transformer l’évangélisation en contre-témoignage plutôt qu’un signe vivant de celui qui souhaite voir naître des disciples dans toutes les nations.

































