L’histoire de Joseph fait apparaître très tôt dans la Bible un motif qui prendra une importance considérable par la suite : celui du juste choisi par Dieu, rejeté et humilié par les hommes, puis réhabilité par Dieu. Ce motif réapparaîtra dans les Psaumes, dans l’histoire de David et dans la figure du Serviteur de l’Éternel, avant de trouver son accomplissement en Jésus-Christ.
1. Joseph, un juste injustement persécuté
La Genèse nous présente Joseph comme un juste injustement persécuté. Certes, le texte rapporte qu’il faisait parvenir à son père de mauvais rapports sur ses frères (37,2), et ceux-ci sont exaspérés par les rêves dans lesquels Joseph leur annonce qu’ils se prosterneront devant lui (37,5-11). On comprend donc que certains lecteurs puissent percevoir Joseph comme un rapporteur et un vantard. Le jeune homme n’a d’ailleurs que dix-sept ans (37,2), et il est tout à fait possible qu’il manque encore de tact ou de maturité. Le récit, toutefois, ne nous conduit jamais à porter sur Joseph un tel jugement moral. Il ne condamne pas le fait qu’il rapporte à Jacob ce qui concerne ses frères, et il ne présente pas le fait qu’il partage ses rêves comme des manifestations d’orgueil. Joseph peut avoir été maladroit dans la manière de les raconter ; rien ne permet d’affirmer qu’il s’en sert pour se glorifier. En revanche, le narrateur porte un jugement beaucoup plus clair sur l’attitude de ses frères. Ils haïssent Joseph, complotent contre lui, le dépouillent, le jettent dans une citerne et le vendent comme esclave (37,4.18-28). Quelle que soit l’éventuelle maladresse du jeune Joseph, rien dans le récit ne justifie la violence dont il devient victime.
La suite du récit caractérise Joseph comme juste plus clairement encore. Chez Potiphar, « l’Éternel était avec Joseph » et faisait réussir ce qu’il entreprenait (39,2-5). Lorsque la femme de son maître cherche à le séduire, Joseph refuse en déclarant : « Comment ferais-je un aussi grand mal et pécherais-je contre Dieu ? » (39,9). Il est pourtant faussement accusé et jeté en prison (39,12-20). Là encore, le narrateur répète : « L’Éternel fut avec Joseph » (39,21). Joseph souffre donc non parce qu’il s’est détourné de Dieu, mais alors même qu’il lui demeure fidèle. Étienne résumera plus tard toute cette histoire en disant que les patriarches, « jaloux de Joseph, le vendirent pour être emmené en Égypte. Mais Dieu était avec lui » (Ac 7,9).
2. Le juste persécuté que Dieu relève
Cette manière de lire l’histoire de Joseph est corroborée par le Psaume 105. Celui-ci relit explicitement son histoire selon la même séquence d’humiliation et d’exaltation. Dieu « envoya devant eux un homme : Joseph fut vendu comme esclave ». On lui serra les pieds dans des entraves et il fut mis aux fers, « jusqu’au temps où arriva ce qu’il avait dit » ; alors le roi le fit relâcher et « l’établit seigneur sur sa maison » (Ps 105,17-22). Selon le psalmiste, Joseph est donc envoyé par Dieu, humilié et éprouvé, puis délivré et élevé. Son histoire fournit ainsi l’une des premières grandes figures bibliques du juste que les hommes rejettent mais que Dieu finit par justifier.
La figure du juste injustement persécuté réapparaît constamment dans les Psaumes. Le juste y est parfois haï « sans cause » (Ps 35,19 ; 69,5), livré aux accusations mensongères (Ps 35,11), abandonné et menacé de mort (Ps 22,2.13-19), tout en attendant que Dieu intervienne pour le délivrer et manifester son innocence. David, auteur de nombreux psaumes où apparaît le juste injustement persécuté, a lui-même été persécuté par le roi Saül. Samuel l’avait en effet oint comme prochain roi d’Israël alors que Saül régnait encore (1 S 16,1-13). David est alors persécuté, contraint à l’exil et menacé de mort pendant des années (1 S 18–26). Mais lorsqu’il a l’occasion de tuer Saül, il refuse de se faire justice lui-même et remet sa cause entre les mains de Dieu (1 S 24,7-13 ; 26,9-11), manifestant ainsi quelque chose de cette justice qui caractérise l’homme selon le cœur de Dieu. De Joseph à David, un même motif se précise donc : celui que Dieu a choisi pour régner passe d’abord par le rejet et l’humiliation. Il ne s’empare pas lui-même de la gloire promise ; il attend que Dieu l’élève.
3. Du juste persécuté au Serviteur souffrant
La figure du juste injustement persécuté est reprise et renouvelée dans la prophétie d’Ésaïe sous les traits du Serviteur de l’Éternel. Ce mystérieux personnage est lui aussi décrit comme fidèle malgré l’adversité : il offre son dos à ceux qui le frappent et son visage aux outrages, mais demeure assuré que le Seigneur le justifiera (És 50,5-9).
Le quatrième chant du Serviteur (És 52,13–53,12) décrit aussi bien son humiliation que son exaltation. Le premier verset annonce d’emblée sa gloire à venir : « Voici que mon serviteur réussira ; il montera, il s’élèvera, il sera très haut placé » (És 52,13). Il apparaît toutefois bientôt que cette exaltation suprême sera précédée d’une humiliation extrême. Méprisé, abandonné, « homme de douleur », maltraité sans ouvrir la bouche, puis « retranché de la terre des vivants » et mis au tombeau (És 53,3.7-9), le Serviteur souffre alors innocemment, comme Joseph avant lui : « Il n’avait pas commis de violence et il n’y avait pas de fraude dans sa bouche » (És 53,9). Et comme Joseph avant lui, son humiliation débouche finalement sur son complet relèvement : il verra une descendance, prolongera ses jours et recevra sa part avec les grands (És 53,10-12).
Chez Joseph, la souffrance était le chemin par lequel Dieu avait conduit son serviteur jusqu’à la position où il pouvait sauver les autres. Joseph dit ainsi à ses frères : « Dieu m’a envoyé devant vous pour vous conserver la vie » (Gn 45,5). Chez le Serviteur, la souffrance ne prépare plus seulement le salut à venir. Elle devient elle-même le moyen du salut du peuple : « Il était transpercé à cause de nos crimes », « le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui » et « mon serviteur juste justifiera beaucoup d’hommes » (És 53,5.11). Le juste ne souffre plus seulement avant de devenir sauveur : il sauve par sa souffrance.
4. L’humiliation et l’exaltation de Jésus-Christ
Philippiens 2 décrit Jésus-Christ comme celui qui ne retient pas jalousement son rang, mais prend la forme de serviteur et s’humilie lui-même jusqu’à la mort de la croix (Ph 2,6-8). Puis vient l’exaltation : « C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom » (Ph 2,9),
Le mouvement du passage nous est désormais familier : humiliation du serviteur, puis exaltation par Dieu. En Jésus se rejoignent ainsi et s’accomplissent toutes les lignes précédentes. Il est le juste véritablement innocent, rejeté par les siens ; le roi qui entre dans son règne après avoir été humilié ; le Serviteur dont la souffrance expie les fautes des autres ; puis le Seigneur devant lequel « tout genou fléchit » (Ph 2,10-11).
L’histoire de Joseph ne constitue donc pas simplement une ressemblance isolée avec celle de Jésus. Elle participe à la formation progressive d’un motif littéraire et théologique qui traverse toute l’Écriture. Joseph est déjà un juste choisi par Dieu, injustement rejeté, humilié puis élevé pour préserver la vie. David et les Psaumes reprennent et développent cette figure du juste persécuté qui attend sa justification. Ésaïe révèle que le Serviteur sauvera précisément par ses souffrances. Jésus est l’accomplissement ultime de cette figure. Il est le Fils de l’homme venu « non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Mc 10,45). C’est pourquoi celui qui s’est ainsi abaissé pour nous jusqu’à la mort de la croix devient le Seigneur souverainement élevé, afin qu’à son nom tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Seigneur (Ph 2,8-11).

































