L’an passé, le taux de fécondité aux États-Unis est tombé à un niveau historiquement bas, l’indice de fécondité (Total Fertility Rate – TFR – en anglais) atteignant la valeur de 1,7 (cette statistique mesure le nombre d’enfants moyen qu’une femme « standard » mettra au monde au cours de sa vie). Techniquement, l’indice actuel aux États-Unis est appelé indice de non-remplacement puisqu’il est en dessous du nombre d’enfants nécessaire pour qu’une population se remplace et se maintienne indéfiniment dans le temps ; est de 2,1. Une telle chute accélérée de la fertilité a des implications considérables, particulièrement parce qu’elle s’est produite en si peu de temps – juste une décennie à peu près – et ces changements récents ont attiré vivement l’attention des économistes, des planificateurs et des politiciens.
Jusqu’à présent, toutefois, les observateurs de la religion aux États-Unis ont montré peu de souci ou d’intérêt – ce qui est curieux puisque, à l’échelle mondiale, une évolution vers une très basse fécondité a été une excellente prédiction de la sécularisation et du déclin de la religion institutionnelle. La fécondité et la foi marchent en étroite association. Les tendances démographiques présentes aux États-Unis sont le meilleur indicateur, cependant, d’une prochaine mutation séculière de proportions historiques, même une transition vers les conditions qui règnent en Europe de l’ouest. Ceci constitue, ou devrait constituer l’un des développements les plus significatifs et dignes de publication dans les médias quant à la religion moderne américaine.
Le précédent européen
Ce précédent européen demande notre attention. Dans les années 1950, le taux européen s’éleva à des niveaux de haut baby-boom, autour de 3,0 enfants par femme ou plus. À partir du milieu des années 1960, des chutes rapides devinrent évidentes, premièrement dans les pays protestants — particulièrement en Scandinavie — et ensuite dans les pays catholiques. Dans les années 1980 quelques pays européens abaissaient les taux à des niveaux sans précédent de l’ordre de 1,3 ou moins, même s’ils ont connu quelque peu des rebonds par la suite. Un pays européen type a un indice de fécondité (TFR) aux environs de 1,7 ou 1,8 — à peu près égal à celui des États-Unis.
Cette baisse de la fécondité coïncidait parfaitement avec un mouvement d’éloignement de la religion institutionnelle bien connu et abondamment étudié, qui dans certains pays ressemblait à quelque chose comme une évaporation. Cette chute a aussi coïncidé avec un glissement tectonique dans la moralité publique, alors que des référendums aboutissaient à la légalisation d’innovations autrefois impensables : la légalisation de la contraception, celle de l’avortement, celle du mariage homosexuel et celle de l’euthanasie.
Les tendances démographiques actuelles aux États-Unis sont le meilleur indicateur à ce jour d’un changement séculaire imminent de proportions historiques.
Étourdies par des défaites répétées, les églises souffrent d’une baisse désastreuse de leur prestige et de leur popularité. Sur la base de tous les indicateurs classiques – assistance à l’église, vocations cléricales et même la volonté de s’identifier en tant que chrétien – de nombreux pays européens sont devenus radicalement sécularisés.
Comprendre la relation
Dire que deux tendances coïncident n’implique pas nécessairement qu’elles sont connectées ; quiconque a suivi une fois un cours d’introduction aux statistiques, connaît les problèmes que pose la distinction entre corrélation et causalité. Toutefois, l’expérience européenne suggère fortement un lien intime entre la fécondité et la foi, même si nous pouvons argumenter sur la direction du changement.
Une voie d’explication suggère que la religiosité décline d’abord, ce qui conduit au déclin de la fécondité et à des familles plus petites. Comme on le relève communément, les familles plus larges ont tendance à être davantage connectées avec les institutions religieuses et davantage dédiées aux pratiques religieuses. Les croyants conservateurs et traditionalistes sont peut-être davantage orientés vers la famille, plus soucieux de la continuité et de la postérité, et, de ce fait, ils ont plus d’enfants ; ou alors, d’un autre point de vue, les personnes appartenant à des familles nombreuses tendent peut-être à être plus conservatrices, davantage investies dans la foi religieuse traditionnelle.
De multiples études menées sur le long terme pointent vers une telle corrélation. En vérité, l’association entre la religion conservatrice ou traditionaliste et la haute fécondité est souvent utilisée pour expliquer le succès relatif des dénominations conservatrices dans l’histoire moderne des États-Unis, aux dépens du libéralisme dominant. Ce qui sépare les gagnants et les perdants dans l’économie religieuse, selon certains, n’est pas la qualité de leur théologie, mais leur taux de fécondité. Mais maintenant imaginons que les conditions changent de telle sorte que les niveaux de croyance religieuse déclinent, et que le nombre de personnes sans religion croisse — alors nous devrions nous attendre à une chute sensible de la fécondité.
Ceci constitue, ou devrait constituer l’un des développements les plus significatifs et les plus dignes d’intérêt de la religion moderne américaine.
Par ailleurs, nous pouvons suggérer que la fécondité décline d’abord et que ce déclin affecte la religiosité. Des familles plus petites réduisent leurs liens avec les institutions religieuses organisées, puisqu’il y a simplement moins d’enfants à mettre dans l’école religieuse et les classes de préparation à la première communion, ou les formations et formes de socialisation équivalentes dans les autres religions. Comme les liens religieux diminuent, les gens ordinaires définissent leurs valeurs, de façon croissante, dans des termes individualistes et séculiers et s’opposent plus volontiers aux églises et aux institutions religieuses sur les questions sociales et politiques du genre et de la morale. Cette opposition résulte en partie de la séparation croissante entre la sexualité et la reproduction.
Mais il n’est guère nécessaire de déterminer une séquence exacte du changement, puisque les deux facteurs — fécondité et religiosité — travaillent si étroitement ensemble et que les développements adviennent en un si court intervalle de temps. Nous pourrions imaginer une communauté qui devient progressivement détachée des concepts traditionnels des rôles de genre fondés sur la religion. Cela réduit la pression idéologique pour définir le rôle de quelqu’un en termes de famille, de parenté et de postérité. Dans la mesure où les femmes s’émancipent des rôles habituels, elles sont de plus en plus profondément impliquées dans le monde du travail et elles n’ont plus le temps pour s’occuper d’une grande famille comme dans la génération de leurs mères. Ce changement, à son tour, réduit les liens avec les institutions religieuses. Un glissement vers une plus faible fécondité encourage un déclin de la religiosité, qui, à son tour, décourage l’enthousiasme religieux et ainsi de suite, dans une sorte de boucle de rétroaction. Ces deux facteurs — la taille de la famille et la religiosité — travaillent en étroite collaboration de manière telle qu’il est difficile de démêler leurs imbrications.
Je dois toutefois faire une distinction critique. Nous parlons souvent vaguement de « sécularisation, » mais en fait ce mot recouvre deux courants ou tendances distincts. L’universitaire Grace Davie écrivait avec raison au sujet des deux modèles de croyance et d’appartenance religieuses qui sont souvent associés, mais pas de manière inévitable. Ce qui a le plus spectaculairement changé dans l’Europe moderne c’est la volonté décroissante d’appartenir aux institutions religieuses et de participer à leur vie. En même temps, de nombreux Européens qui ne fréquentent plus les églises montrent encore tous les signes de croyance du fait qu’ils pratiquent une sorte de religion privée avec un certain enthousiasme. Le pèlerinage chrétien, de manière toute spéciale, demeure aussi populaire qu’auparavant. Avec cet avertissement, il faut quand même relever que la religion, en tant qu’organisation et institution, est en crise.
Un changement global
Depuis quelques années les spécialistes des sciences sociales ont noté les deux évolutions en cours en Europe — l’évolution démographique et la sécularisation — et présumé qu’elles étaient spécifiques aux conditions européennes. Mais il est bientôt devenu évident que l’Europe était une pionnière d’un changement global bien plus vaste, qui, depuis les années 1970, a transformé une bonne partie du globe. Depuis 1970 le taux de fécondité (TFR) du Mexique a chuté de presque 7 enfants par femme à 2,2 — en d’autres termes, juste au-dessus du seuil de remplacement. Durant les mêmes années le taux au Vietnam est tombé de 6,4 à 1,9, celui de l’Indonésie de 5,4 à 2,3, celui de l’Inde de 5,5 à 2,3. Celui de Corée du Sud est tombé de manière tout à fait sensationnelle de 4,5 à moins de 1,0, ce qui constitue un des taux les plus faibles de la planète. Le changement est encore plus marqué dans certaines régions à l’intérieur des pays. Environ la moitié des états de l’Inde, présentement, ont un taux de fécondité (TFR) inférieur au seuil de remplacement, et des états aussi peuplés et influents que le Pendjab et le Bengale occidental ont des taux de fécondité inférieurs à celui du Danemark.
La plupart des observateurs pensent que ces plongeons récents vont continuer durant la prochaine décennie ou les deux prochaines, de sorte que se répandra quelque chose de semblable aux conditions démographiques actuelles que l’on trouve en Allemagne ou Italie, dans la plus grande partie du monde non-européen. Dans un livre récent, John Ibbitson et Darrell Bricker ont évalué de façon imaginative, les effets à long terme du déclin démographique et de la contraction de la population. Le titre impressionnant de leur ouvrage est : Empty Planet (La planète vide).
Mais si les modèles démographiques de style européen ont gagné tant de place dans le monde, certainement le tableau religieux ne peut avoir tant changé ? En fait, cette corrélation apparaît dans de nombreux pays séparés par des milliers de kilomètres. Alors que les taux de fécondité se sont effondrés au travers de nombreux pays d’Amérique latine, le niveau d’implication et de participation religieuse de leurs habitants a aussi baissé. Pendant ce temps, des enquêtes montrent que des parties significatives de la population déclarent n’être membres d’aucune dénomination ou religion, et sont ainsi comptabilisées comme « Sans religion ». Comme en Europe, le déclin du pouvoir des églises, qu’elles soient protestantes ou catholiques, se reflète dans la diffusion d’une législation libérale quant à la morale sexuelle ; et, à nouveau, le mariage homosexuel nous fournit un baromètre valable. Jusqu’à il y a peu de temps, plusieurs pays d’Amérique latine étaient, dans les faits, bien plus libéraux dans ces domaines que les États-Unis.
Les pays d’Asie orientale présentent un tableau semblable, alors qu’il s’agit de fois non-chrétiennes. En est témoin la situation calamiteuse du bouddhisme dans la plupart des pays où il domine et qui ont une basse fécondité, comme le Japon, la Corée ou la Thaïlande. Considérez le Japon, où tant de temples ont dû affronter la fermeture depuis deux décennies. Même parmi ceux des Japonais qui se déclarent bouddhistes, le degré d’implication dans les activités religieuses formelles a dégringolé dans les décennies récentes, de sorte que peu de bouddhistes japonais ont toujours contact avec un temple. Les prêtres bouddhistes sont tout à fait conscients qu’ils appartiennent à une génération plus vieille, qui attire peu les jeunes, même si de plus jeunes membres du clergé essaient de rhabiller leur message dans des formes qui sont plus conformes aux tendances contemporaines. C’est tout simplement que le Japon n’a plus désormais des cohortes de jeunes hommes qui auraient autrefois peuplé les monastères. À chaque stade de cette histoire les analogies avec les catholiques, anglicans ou luthériens d’Europe sont évidentes.
D’ici 2050, les personnes d’origine africaine pourraient constituer un tiers des chrétiens du monde et peut-être plus. À cette date aussi, pour la première fois dans l’histoire, un continent — l’Afrique — à lui seul pourrait avoir une population chrétienne supérieure à 1 milliard de personnes.
La proportion de Sud-Coréens qui se déclarent bouddhistes est tombée en chute libre depuis le début de ce siècle. Les pasteurs chrétiens de Corée ne sont guère plus optimistes quant à leurs chances de garder la jeunesse du pays dans leurs églises. À côté de la Corée, l’autre pays asiatique à très basse fécondité est Taïwan qui, l’an passé, est devenu le premier pays d’Asie à légaliser le mariage homosexuel.
Quelques-unes des chutes de la fécondité les plus frappantes sont intervenues dans le monde islamique, dans des nations comme l’Iran. Pas plus tard qu’en 1982, le taux de fécondité (TFR) de l’Iran se situait autour de 6,5 enfants par femme, mais aujourd’hui il se tient en dessous de 1,7 — à nouveau, plus bas que celui du Danemark. Et il n’est pas surprenant de constater que la religion institutionnelle est en difficulté profonde. Selon certaines estimations, le taux iranien de fréquentation des mosquées se tient à peut-être 1 ou 2 pour cent de la population, et à peine 3000 des 57000 mosquées du pays sont pleinement en activité. Les taux de fécondité ont aussi plongé en Afrique du nord, dans le Maghreb arabe et dans des états comme la Tunisie et le Maroc.
La situation américaine
Partout où nous allons dans le monde ce lien fécondité/foi semble avéré et cette équivalence suscite évidemment des questions inquiétantes pour les États-Unis. Jusqu’à récemment les États-Unis étaient un cauchemar pour les chercheurs en sciences sociales puisqu’ils constituaient une société avancée avec un haut degré d’égalité des sexes et qui, néanmoins, conservait de hauts niveaux de fécondité tout en étant notoirement religieuse. À première vue, cela semble rendre intenables de nombreuses théories sociales traitant des racines sociales de la religion. Mais sur les 15 dernières années à peu près, ce tableau a totalement changé. Pas plus tard qu’en 2008, la fécondité américaine se tenait encore autour du seuil de remplacement à presque 2,1, mais cette glissade vertigineuse a commencé, au moins en partie comme une conséquence de la dévastation économique causée par le crash intervenu cette année-là. Le taux de fécondité est maintenant de 1,7, et il est presque certain qu’il va continuer de descendre dans la prochaine décennie.
Durant ces mêmes années, une autre tendance se manifestait dans le sens d’un éloignement de la foi organisée, sous la forme de la rapide croissance dans le pays de la population des sans-religion. Comme je le suggérais plus tôt, nous devons veiller à ne pas confondre ces personnes avec des athées. Une personne « sans-religion » dit à un enquêteur qu’il ou elle n’a aucune affiliation religieuse. Cela peut signifier quelque chose en ce qui concerne son degré de croyance ou de pratique religieuses, ou non : la catégorie des sans-religion nous parle de la question de l’appartenance et non de la croyance.
Mais ces personnes qui n’appartiennent à aucune religion croissent spectaculairement en nombre. Une estimation commune suggère que les trois plus grands électorats en Amérique aujourd’hui sont les catholiques, les protestants évangéliques et des sans-religion, chacun pesant aux environs de 23 pour cent de parts de marché. Dans chacune des enquêtes successives, la proportion de sans-religion est significativement plus vaste parmi les jeunes adultes et ceux qui sont nés autour du millénium, ce qui, probablement, indique que la proportion de sans-religion est destinée à grandir de plus en plus dans les décennies à venir. Une étude de 2016 trouvait que près de 40 pour cent de ceux qui ont entre 18 et 29 ans étaient, en matière religieuse, non-affiliés (sans appartenance religieuse) et même parmi la classe d’âge de 30 à 49 ans, le taux était de 29 pour cent. Les sans-religion ont d’ailleurs connu une croissance précisément durant les années de réalignement démographique et de la chute du taux de fécondité. Cela correspond nettement au modèle de l’apparition d’une société à basse fécondité et à faible foi. Un modèle européen, en fait.
Un contexte plus large
Est-ce une alerte incendie dans la nuit pour la religion en Amérique et plus spécialement pour le christianisme ? Avant de désespérer nous devrions considérer certains autres aspects de la configuration démographique. Une société à basse fécondité est une communauté vieillissante qui a besoin de beaucoup de jeunes personnes et de celles qui travaillent dur afin d’occuper les emplois et de payer les impôts, ce qui signifie l’arrivée d’immigrants venant de pays plus pauvres et à haute fécondité. De tels immigrants apportent leurs religions avec eux et posent de nouvelles fondations dans le pays où ils sont accueillis. Nous entendons tellement parler de la nouvelle présence islamique que l’immigration a créée en Europe, mais beaucoup moins de la reconstruction du christianisme par les migrants venus d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. De tels immigrants chrétiens commencent déjà à fortifier et transformer la vie d’église en Europe et en Amérique du nord et même dans la péninsule arabique. Le christianisme pourrait changer de caractère ethnique, mais il a vécu souvent de telles transitions dans le passé.
Plus encore, cette baisse de la fécondité globale n’est, en aucun cas, uniforme et elle est loin d’avoir quelque effet sérieux sur des régions vitales telles que l’Afrique sub-saharienne. Là, les églises chrétiennes grandissent presque trop rapidement pour qu’on puisse les compter et ces communautés sont d’abondantes sources de migrants pour des régions telles que l’Europe. D’ici 2050, les personnes d’origine africaine pourraient constituer un tiers des chrétiens du monde et peut-être plus. À cette date aussi, pour la première fois dans l’histoire, un continent — l’Afrique — à lui seul, pourrait avoir une population chrétienne supérieure à 1 milliard de personnes.
Finalement mon argument n’est pas que la religion euro-américaine est en train de mourir, mais qu’elle est en train de changer. Des millions de personnes croient sans appartenir, et ce nombre va croître. Le défi pour les églises, donc – pour toutes les églises – est de décider de la manière de répondre à ce nouveau monde, si hostile aux institutions et aux hiérarchies, si résistant aux intrusions dans ce qui est considéré si largement comme l’espace privé et la morale privée. Comment parlez-vous à ceux qui souhaitent croire mais redoutent d’appartenir ?
Comment parlez-vous à ceux qui souhaitent croire mais redoutent d’appartenir ?
Et, par-dessus tout, les églises doivent réfléchir à ces tendances démographiques et à la raison pour laquelle elles apparaissent. Au centre de tout, cela signifie le fait de prendre en considération les besoins et les soucis des femmes, dont le départ du foyer pour les lieux de travail et les universités a été une force motrice de ce tumulte social. Qu’est-ce que cela signifie pour la présentation du message chrétien ?
La révolution démographique renverse ou rend caduques tant de caractéristiques et d’activités que les religions ont longtemps considérées comme essentielles pour leur existence et leur travail. Tandis que ces caractéristiques passent, les religions de toutes sortes sont forcées de revisiter et de reconsidérer leur objectif principal. Cet exercice consistant à repenser et à recentrer pourrait être prolongé et même douloureux, même pour les religions qui tiennent ferme à des croyances historiques. Mais les opportunités potentielles sont vraiment riches et se présentent en un temps de besoin spécial de l’homme. Une planète vide a besoin de bien plus que d’une foi vide.




























