×
Parcourir

Dans la société française, une question agite les philosophes et les politiciens : comment unir des personnes, groupes, ethnies et religions, différentes ? Le philosophe soulèvera le problème de l’unité et de la diversité. C’est l’une des plus vieilles questions philosophiques. Pas question de résoudre le problème ici… même si la foi chrétienne, trinitaire, aurait beaucoup à dire sur le sujet.

Le politicien, lui, fait face à une autre tension. D’un côté, chaque culture a sa vision, sa vérité, qu’il faut comprendre, respecter, et prendre en compte. Ne pas envisager la vie sociale ainsi, c’est promouvoir une forme d’oppression et une négation de l’autre. Cette direction accentue la diversité. D’un autre côté, une société ne peut se construire, se développer, ni œuvrer pour un « bien commun, sans qu’une certaine unité soit nourrie. Après tout, pourquoi parlons-nous tant du « tissu social » ? C’est bien pour « re-créer du lien », donc, entretenir une certaine union. Cette direction accentue l’unité.

Le chrétien la posera d’une autre manière : comment ce que nous croyons au sujet de Jésus peut-il être valable pour tous ? Chaque culture n’a-t-elle pas son salut, ses dieux ? Compliquons les choses : un juif du Ier siècle peut-il avoir quelque chose d’universel à dire… et comment son action peut-elle être d’une portée universelle ? Un homme personnel, individuel… est absolument universel. Incroyable, non ?

C’est là-dessus que se penche Alain Badiou, « athée notoire », comme il se qualifie dans un article « Saint Paul. La fondation de l’universalisme » publié dans son récent livre Voyages mentaux philosophiques. Nous entendons souvent les pasteurs et les théologiens. Laissons la place un instant à un philosophe, athée de surcroît.

La résurrection : un événement vrai et universel

Badiou attire l’attention de ses lecteurs, qui seront pour une bonne partie des non-chrétiens, sur un sujet qui a priorine va pas vous intéresser. Paul, dit-il, a pensé d’une manière nouvelle et radicale la relation entre événement, sujet, et vérité. Clairement, voilà du langage philosophique. Pour le dire plus simplement, Paul a réussi à proposer une idée universelle (donc appliquée à tous), sans négation de la diversité. Innovation incroyable dont tous les alchimistes de la recréation du tissu social souhaiteraient la recette !

Badiou cite ici un passage magnifique écrit par Paul. Il s’agit de Gal 3.28 (« il n’y a plus ni juif, ni grec, etc. ») que notre philosophe considère comme l’introduction de quelque chose que l’histoire du monde n’avait jamais vue avant. C’est un passage stupéfiant. C’est un passage universel. Badiou note que pour Paul, cette vérité de Christ ne concerne pas un groupe ou l’autre. Tous sont concernés. Si Christ est… il est universel. Ainsi pour Paul, s’il y a une vérité, elle doit être universelle : elle va dépasser toutes les différences, sans nécessairement toutes les effacer.

Badiou discerne une implication supplémentaire : si la vérité de Christ est universelle, elle ne peut pas se fonder sur l’état des choses. Du moins pas si elle se veut non-oppressive. Cela demande une petite explication. Ce qu’il veut dire ici, c’est que la vérité universelle n’est pas conditionnée par un groupe humain, sinon il faudrait que ce groupe l’impose. C’est parce que la vérité serait imposée qu’elle serait universelle. Mais ce serait un problème bien sûr : la vérité se ferait sous la contrainte.

Pour Badiou, l’universalité de Christ (sous la plume de Paul) est plus radicale parce qu’elle est  « de l’ordre de la rupture et de l’évènement, et non pas des choses installées et particulières ». Rupture ? Oui… la rupture : c’est la résurrection de Christ. Tout à fait en rupture avec tout ce que les hommes pouvaient attendre. Rupture avec les attentes juives et grecques. Comme ça… tout le monde est choqué ! C’est le surgissement du non-pensable, pour tous !

J’avoue que Badiou m’étonne, parce qu’il a raison ! La résurrection est un événement universel parce qu’elle ne provient pas d’une culture particulière. Bien sûr, c’est l’Ancien Testament qui forme le terreau dans lequel l’œuvre de Christ va se comprendre… mais n’oublions pas que Christ lui-même l’explique à ses disciples et annonce sa résurrection. Celle-ci n’est pas une déduction logique, sans la parole de Christ, de l’Ancien Testament. Jésus éclaire l’Ancien Testament de sa personne et de son ministère.

Et Badiou va plus loin encore dans son analyse de seulement une dizaine de pages. La résurrection est un événement unique qui fonde la foi chrétienne. Bien sûr ! Et c’est un événement, pas un symbole ou une pure croyance personnelle. Cet événement a une portée personnelle : « En déclarant cette nouvelle rupture, nous pourrons nous constituer comme un nouveau sujet. » Remarquable observation pour quelqu’un qui ne croit pas en ce Seigneur dont il discerne pourtant la qualité unique dans le discours de Paul. Qualification de ma part : c’est Jésus qui nous constitue comme nouveau sujet. Nous sommes en lui. Unis à lui. Mort en lui et relevés en lui. Mais Badiou a raison : nous sommes alors un nouveau sujet. Voilà une conclusion d’un philosophe athée qui serait une bonne inspiration pour certains théologiens contemporains !

L’évènement de la résurrection de Christ se traduit par une attitude du croyant : la foi. Ou plutôt c’est la foi en un événement : le Dieu-homme est venu, a vécu ; il est mort, ressuscité, et s’est assis à la droite du Père.

L’évangélisation comme amour

Dans les deux dernières pages, Badiou en vient à tirer l’une des conclusions les plus importantes de toutes : l’amour est le résultat de cette universalité de Jésus. Si la vérité de la résurrection de Christ est universelle… elle doit nous conduire à exprimer notre amour pour le monde. L’une des ces  manifestations de l’amour, c’est l’évangélisation. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce qu’un athée notoire est en train d’écrire !

La vérité universelle, bonne, de Jésus, est pour tous. Alors… le croyant, celui qui a foi (confiance) en cet événement ne peut pas aimer ses contemporains sans en être le témoin actif. Le chrétien ne garde pas cette « bonne nouvelle » (expression que Badiou n’utilise malheureusement jamais) pour lui. Il la partage par… amour ! Badiou écrit ainsi « la charité (amour) est une action conquérante ». Oui, bien sûr. L’amour « gagnera » le monde.

Je ne résiste pas à faire une dernière citation de Badiou : « La foi est le témoignage de l’évènement (la résurrection), la charité tourne ce témoignage vers l’autre, et l’espérance est l’assurance qu’il s’agit d’un développement universel auquel on peut se confier. » Voilà qui est excellent pour terminer cet article de blog. Que reste-t-il de la résurrection dans la vie de ceux qui sont unis à Christ, le ressuscité ? La foi, l’espérance et l’amour. Et le plus grand de ces trois, c’est l’amour.

Dans un monde créé par Dieu, émerveillons-nous de ce que même un Alain Badiou puisse nous écrire des choses comme celles-ci, lui qui a lu des passages du Nouveau Testament sans encore avoir rencontré cet « événement » dont il parle. Prions qu’il se laisse saisir par le Ressuscité, et non seulement éblouir par l’évènement de la résurrection. Qu’il voie Jésus plus encore qu’il ne lise Paul !

Les plus lus

EN VOIR PLUS
Chargement