Elle est sortie du bâtiment où elle habite, au bord du canal. C’est un jour de novembre gris.
Elle marche le long de l’eau, dans une brume fraîche qui sent déjà l’hiver.
Elle n’est pas assez couverte. Ah ! Son goût des robes larges et colorées, ondulant autour de son corps de sirène en sabots. Ses cheveux noirs, crépus, flottent autour de ses joues rondes.
L’eau lui semble verte aujourd’hui.
Le long du canal, à intervalles réguliers, des bancs sont à disposition des passants qui, à cette heure et en cette saison, ne s’assoient pas.
Pourtant, sur le banc qui vient, devant elle, une femme voilée est assise, avec, penché vers elle, un enfant.
Léa s’approche d’eux, devine la mère et l’enfant, un petit garçon. Entre eux, un livre est ouvert. Léa comprend que la maman revoit les devoirs avec son enfant, avant de l’accompagner à l’école. Pourquoi là, hors de la maison, et maintenant ?
Lorsqu’elle passe devant eux, le garçonnet lève les yeux sur elle et elle reçoit le choc du bleu de ses yeux, si clairs. Elle sourit et continue d’avancer, en ayant l’impression d’avoir cueilli un bouquet de myosotis.
Le long du canal, elle arrive à la péniche, rouge bordeaux, où elle a installé sa librairie : « L’eau et les rêves ». Elle a tellement aimé cet essai de Bachelard, dont elle a repris le titre. L’eau… Les rêves… Les livres qui charrient les rêves des hommes, comme de l’eau.
Petite, elle jouait à la marchande. Aujourd’hui, elle est devenue vendeuse de rêves.
Quelques jours plus tard, alors qu’elle est seule dans la péniche, son regard part au travers d’un grand hublot et … que ne voit-elle pas ?
Un petit garçon, arrêté sur le quai. Elle s’approche de la vitre. Oui, c’est lui, elle le reconnaît, l’enfant aux yeux myosotis. Que fait-il ? Il ne bouge pas. Elle attend, puis elle sort à sa rencontre.
« Bonjour ! Tu sais, j’arrive à lire maintenant ! »
Il annone, avec une pointe d’accent étranger : « L’eau et les … rê… rê… rêves.
– Bravo !
– Tu fais quoi ?
– Je vends des livres.
– Oh ! C’est dur, de lire.
– Mais les livres ça fait rêver …
– Moi j’aime pas les rêves, ça me fait peur.
– Pas tous ! Viens … »
Léa fait entrer le petit garçon dans la péniche et, dans les étagères consacrées aux livres pour la jeunesse, elle prend un livre plein d’images.
« Tiens ! C’est pour toi … C’est une belle histoire.
– Comme celles que Néné racontait ?
– Oui… peut-être… Sauve-toi, maintenant ! »
Léa regarde l’enfant partir en courant sur ses jambes frêles.
A la surface de l’eau du canal flotte un petit reflet bleu comme un myosotis.
Matthieu 25 : 40 ( Paroles de Jésus ) : « En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
































