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J’ai récemment eu l’occasion de participer à un voyage humanitaire à la frontière ukrainienne de la Pologne. Bien que brève, mon expérience a été enrichissante pour la vie ; elle a également mis en lumière quelque chose que j’ai remarqué depuis un certain temps dans le ministère. Il a été beaucoup dénoncé récemment le « tribalisme » parmi les mouvements évangéliques qui relève d’une utilisation contemporaine d’un terme anthropologique. L’idée est une formation de petits groupes autour d’un mouvement ou des points doctrinaux créant des divisions. Ces conflits mettent à mal l’esprit d’unité d’un moment potentiellement significatif comme une conférence ou une campagne d’évangélisation. Mais j’aimerais écrire sous un autre angle parce que j’ai vécu quelque chose de précieux — un exemple positif. Je crois que l’Évangile m’amènerait à penser moins « tribalement », même quand je n’en suis pas conscient, parce que la transformation qu’il opère en nous est aussi profonde. Je devrais avoir le sens de qui je suis, tout en appréciant les dons de quelqu’un d’autre, même quand ils sont radicalement différents des miens.

Permettez-moi de revenir en arrière et de raconter mon expérience en Pologne. Avant mon départ, un ami pasteur des États-Unis, m’a dit de « leur donner Jésus », un sentiment qui a aussi résonné dans le cœur d’autres amis pasteurs à Paris et qui m’est aussi une grande source d’inspiration. Ces paroles sont devenues de la nourriture pour mon âme, tout comme les paroles d’encouragement que nous avons reçues de notre église locale à Paris. J’ai voyagé avec un pasteur et un ami que je connais depuis une vingtaine d’années, nous nous sommes tous les deux sentis soutenus par un groupe assez diversifié au sein du Corps du Christ.

Notre plan initial était de conduire des camions de Leipzig à Cracovie, puis en Ukraine avec des fournitures et, espérions-nous, ramener les familles en sécurité. Les camions ont été retardés par des soucis administratifs en Allemagne, mais nous avons communiqué avec un pasteur de Lviv et il a trouvé un centre de réfugiés à la frontière où nous avons pu servir. Au Centre, j’ai rencontré de nombreux travailleurs de différentes parties de l’Europe, d’Israël, et surtout d’Ukraine.

Les connexions ne s’arrêtaient pas là. Un soir, après avoir réalisé qu’une dame que nous aidions se dirigeait vers la Suisse, mais elle avait besoin de changer de train à 7 heures du matin à Vienne avec un jeune enfant et un père âgé sourd : nous avons alors appelé un pasteur de la ville qui est allé à la gare le lendemain pour aider. Aussi, cette même nuit, une autre mère et un petit enfant en route vers un village de Lombardie ont eu besoin de quelques contacts en Italie, peut-être un endroit pour passer une nuit ou deux. Nous avons appelé nos amis d’un institut biblique de Montebelluna, qui ont promis de leur trouver une chambre. Quand le corps du Christ travaille ensemble d’une manière qui est naturelle à sa vocation, il y a une douceur d’unité diversifiée ; on a l’impression de vivre un moment d’éternité sur terre. Parler de Jésus avec des gens, qu’il s’agisse de réfugiés, de travailleurs humanitaires ou de quelqu’un que nous venons de rencontrer, est devenu un souvenir précieux, tout comme les heures de conduite et de camaraderie avec un vieil ami. Nous avons participé à la véritable communion fraternelle. C’était aussi surnaturel que n’importe quelle veille de prière, un moment semblable à tout autre voyage missionnaire. Oui, il y a eu des moments où le péché a voulu nous entraver et nous montrer ses griffes pour nous rappeler à quel point nous sommes humains, mais ce qui m’a frappé, c’est un ingrédient tout à fait unique : l’unité différenciée fondée sur l’Évangile.

Esther Lightcap Meek parle des problèmes de « fusion-émotionnelle » dans les relations et explique comment les gens sont libres de (se) connaître et d’expérimenter Dieu plus profondément par la différenciation. Empruntant ces termes de la recherche de Murray Bowen et de son travail avec les familles, je crois qu’ils décrivent aussi notre expérience. Par exemple, un mariage trop fusionnel émotionnellement n’est pas marqué par l’unité mais par la conformité. Cela crée des conflits au sein du couple parce qu’il n’y a de la place que pour une seule opinion dominante, le succès d’une seule personne et l’épanouissement d’une seule à la fois. David Schnarch décrit le processus de cette façon : au fur et à mesure que le couple avance dans la vie, une personne prendra la tête, puis l’autre, mais c’est vécu plutôt comme des bouleversements continuels au lieu d’une véritable cohésion. La solution n’est pas la séparation, surtout pas l’individualisme, parce que, dans le mariage chrétien, nous avons un symbole du Christ et de son Église. Il doit y avoir unité, les deux deviennent une seule chair. La différenciation est donc nécessaire, c’est-à-dire la capacité de rester soi-même tout en gardant une relation étroite avec l’autre. Je ne préconise pas l’égoïsme qui est un péché. Au lieu de cela, la différenciation conduit à une nouvelle évaluation de la personnalité unique de chacun des époux. Ainsi, il y a de la place pour deux opinions sans la nécessité de lutter pendant des heures pour atteindre la conformité, la capacité à valoriser le succès, et l’épanouissement des deux simultanément. Chacun est valorisé de façon unique comme la personne que Dieu a créée avec diverses forces et faiblesses réunies pour créer une nouvelle unité vivante dans l’Esprit, afin d’apporter l’épanouissement à leurs enfants et au monde qui les entoure. Pour reprendre ce que dit Pete Scazzero, la différenciation permet à chacun de chercher et de jouir de l’acceptation de Dieu devant son conjoint et de connaître une relation plus stable construite pour vieillir ensemble.

Quand nous avons ensuite réfléchi sur le ministère chrétien, mon ami et moi avons remarqué comment les atmosphères ministérielles « fusionnelless émotionnellement » imitent les mêmes traits décrits dans le mariage. On n’accepte qu’une façon de penser, on n’a de la place que pour la réussite d’une seule personne, et pour une seule manière de prospérer au détriment de la plus grande unité. Selon le type de relations en cause, il peut y avoir un accord, mais si on creuse plus profondément, les conflits (ou l’absence de ceux-ci), la motivation et l’inspiration peuvent être plus proches de la conformité ou du tribalisme comme défini plus haut. Cela peut même être vu dans le ministère lorsque l’acceptation personnelle et la valeur sont recherchées, uniquement ou inconsciemment du mouvement, conduisant à l’idolâtrie. Meek explique : « La fusion-émotionnelle est facile à voir, elle affiche un caractéristique similaire à ce que l’Écriture nomme « idolâtrie ». L’idolâtrie dépersonnalise. L’idolâtrie est l’infidélité à l’Alliance. Ainsi, la fidélité à l’Alliance implique la présence effective de la différenciation. » Quand le mouvement devient notre identité, ou quand nous maltraitons les autres en ce qui concerne leur appartenance ou leur exclusion, je crois que nous avons perdu de vue Jésus. Le sentiment d’appartenance est satisfaisant, mais je parle des luttes intérieures qui peuvent se manifester dans l’atmosphère générale. Lorsque nous sommes « émotionnellement fusionnés » dans le ministère, nous agissons sur un désir d’acceptation qui reste étranger à la vraie fraternité. Premièrement, il y a le lien de l’acceptation dans la communion chrétienne par notre adoption dans le Christ. Cela devrait alors passer à une appréciation des dons des autres et un encouragement à voir Dieu agir à travers eux sans jamais perdre le sens de qui nous sommes. C’est plutôt « J’aime le travail qu’elle fait » et moins « J’aimerais que mon ministère ressemble davantage au sien ». Cette théorie de la « fusion-émotionnelle » peut faire la lumière sur l’utilisation excessive des réseaux sociaux, réclamant l’attention au sein d’un mouvement, ou l’effacement des autres. La façon dont le péché se manifeste dans notre culture peut être observée, mais je crois que l’Église a une vocation plus élevée. Par l’Évangile, nous sommes les bienvenus dans le Christ; nous avons une place à occuper, une vie à cultiver, et en cela, je pense que nous pouvons connaître un meilleur sens de la différenciation.

La Trinité, qui est parfaite dans l’unité et pourtant distincte. Chacun agit, pense et travaille en harmonie par amour, bien que chacun ait un rôle et une action particuliers.

Nous le voyons dans la réalité de Jésus crucifié pour les pécheurs. Dans la grande diversité de l’homme pécheur, il y avait une solution, un sacrifice, une expiation ; un homme ressuscité qui règne et reviendra pour consommer toutes choses pour la gloire d’un Père qui a initié tout le processus par amour. Encore de la conformité ? Ne soyons pas trop hâtifs parce que tout cela est né de la Trinité, qui est parfaite dans l’unité et pourtant distincte. Chacun agit, pense et travaille en harmonie par amour, bien que chacun ait un rôle et une action particuliers. Supposons que dans le ministère chrétien, nous qui avons été réconciliés avec le Père, par le sang du Fils et dans une vie régénérée par l’Esprit, puis-sions chercher une différenciation similaire basée sur l’Évangile. Dans ce cas, je me demande si les moments que nous avons vécus en Pologne pourraient devenir plus fréquents. Si cela devait arriver, le Corps du Christ pourrait-il être plus efficace à l’œuvre dans la coopération qui produit le parfum du Christ ? C’est un encens que je crois que ce monde désire, et je pense que nous aussi, car il pourrait y avoir plus de développement du Christ en nous. Nous pourrions faire l’expérience d’une plus grande liberté pour suivre l’Esprit dans notre vocation et le voir travailler à travers nous de nouvelles manières.

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